Là où on ne s'y attend pas

Prise en charge d'un syndrôme de stress post-traumatique après une crise de stress aigüe en cours


Parce que les États de stress post-traumatique ne sont pas toujours là où on les attend.

Parce que ce qui est traumatique pour les uns ne l'est pas forcément pour les autres, et qu'aujourd'hui encore l'amalgame du "gore" et du "violent" ou de la "dureté de la guerre" sont trop souvent associés à cette blessure psychique, entrainant des prises en charge sans fin et sans améliorations.

Je vous délivre aujourd'hui une séance que je prends souvent en exemple dans mes formations au sein de l'armée comme dans le milieu civil :


Julius est militaire depuis 12 ans au sein d'un régiment d'artillerie. Il vient au centre de formation pour suivre son cursus auxiliaire sanitaire en vue d'une reconversion.

Lors d'un cours sur la gestion des blessés en centre médical des armées, il entre tout à coup dans un état de stress intense. Ses yeux s'écarquillent et cherchent une sortie. Sans oser bouger, il me demande par le regard et dans un silence pesant et sous tension s'il peut quitter la salle. J'acquiesce. Je laisse quelques minutes passer et le rejoins dehors, voyant qu'il ne revient pas de lui même.

Il est là. Dans un coin du couloir, recroquevillé dans le faible espace créé entre la porte battante ouverte et le mur. Il tente de calmer ses nerfs et d'empêcher les larmes de couler. Je le regarde fixement et lui parle sur un ton appuyé :

"Tout va bien à partir de maintenant, je suis là et..."

Je saisis alors sa main droite avec ma main gauche.

"cette main va nous aider à retrouver un peu de calme"

Tendant sont bras sous le flot de mes paroles, je lâche dès mon dernier mot ce dernier qui reste droit, en suspension dans l'air. Ses yeux restent plongés dans les miens, sa respiration encore hâletante, et sa peau transpirante.

J'ajoute alors :

"et cette main, c'est comme ces rencontres qui sans qu'on le comprenne nous font du bien. Alors qu'elle se tourne vers toi" (La main se tourne) "Ses instants précis où, face à face, tout nous calme, tout nous apaise. Et plus cette main se rapproche plus on se rend compte de toutes ces choses que l'on a en soi et qui nous permettent de retrouver le... calme. La sérénité. Et je me demande alors à quel point tu seras à nouveau serein lorsque la main touchera ton visage".

Sa main continue de se rapprocher peu à peu, ses yeux toujours fixés dans les miens, et maintenant secs, semblent se détendre. Sa respiration moins ample marque une expiration de plus en plus longue. Je laisse faire. En quelques minutes, la main touche alors le visage. Aussitôt, les tensions disparaissent. Julius a l'air concentré. Ses yeux fermés maintenant marquent des mouvements rapides sous ses paupières. J'ajoute alors :

"très bien. Et dès lors que le calme sera parfaitement revenu, tu vas pouvoir tranquillement revenir ici et maintenant, en sachant comment garder et retrouver ce calme si cela se repasse un jour.


De nouveau silence. Deux longues minutes se passent. Un sourire apparait, léger, et n'exprime pourtant aucune joie. Puis Julius ouvre les yeux :

"Wouah... J'ai rien compris"

Je vérifie rapidement son état de conscience et d'analyse. Je lui propose de le revoir en séance pour comprendre davantage ce qui vient de se passer. Il me dit avoir connu un épisode traumatique en Irak et que depuis, ce genre d'état est récurrent. Il n'ose plus sortir de peur de faire peur aux gens. Chaque soir il revit dans ses cauchemars ces scènes de bombardements dont il était responsable.

Je remarque que ses émotions ne sont pas en accord lorsqu'il me dit cela. Pourtant il me conte cela avec beaucoup de veracité.

Il me dit alors qu'il est pris en charge par l'armée pour un état de stress post-traumatique et doit passer en comission de réforme.


Quelques jours plus tard je l'accueille en séance plus normalisée :



Au sein de mon bureau je lui demande de me rappeler ce qui lui est arrivé en Irak. Il me répond alors, me conte à nouveau son histoire, et à nouveau, les émotions ne semblent pas être concordantes entre ce qu'il ressent de prime abord et ce qu'il communique ensuite.


Je l'emmène alors en transe, en direction d'une symbolisation contextuelle en rapport avec la problématique. Il parle de ces éléments au passé, sans difficulté. Il ne délivre aucune réaction de peur face à ces évènements et semble plutôt rassuré de savoir d'où viennent ses crises. Il est en thérapie depuis des mois et rien n'avance. Il a peur de la réforme. Et rien ne semble avancer. Cette induction par immersion multisensorielle dans un espace qui symbolise pour lui cet épisode me paraît la méthode la plus sûre car son comportement lorsqu'il raconte son histoire n'est pas cohérent avec le diagnostic, alors que la crise d'il y a deux jours, ainsi que ce qu'il ressent le sont eux. J'ai besoin d'en savoir plus :

"où es tu?

-Dans le sable.

(banco il est en Irak!!!!)

-et que vois tu?

-La mer, juste là.

(???)

-fait-il chaud ou froid?

-Il fait... Frais.

(bon ben Irak on oublie...)

-Et autour de toi un détail va t'interpeler. Un élément de réponse à cette problématique dont on a parlé. Et lorsque ce détail apparaît, tu hocheras la tête. (il hoche la tête) Bien. Et ce détail? C'est quoi?

-une silhouette.

-et cette silhouette s'approche maintenant. Jusqu'à ce que tu en perçoives des détails.

-(une réaction de peur illumine son visage) c'est le diable.

-Bien! Et maintenant le visage de ce diable s'affine et te délivre les éléments qui sont nécessaires à mieux comprendre ce que tu endures.

(de nouveau réaction de peur, puis de colère. Son visage communique alors une tristesse profonde et des larmes coulent. Son comportement et sa tonicité sont très similaires à la crise de la veille)

-C'est...... Ma femme!

(Mais whaaaaat??? Qu'est ce qu'elle fait là???)

-Ta femme. Très bien. Et sais tu pourquoi ta femme est ici?

-Oui.

-Et tu comprends mieux maintenant cette situation que tu vis?

-Oui.

-Et qu'aimerais tu lui dire alors?

-... ( Il donne un coup de bouc, semble dire quelque chose sans qu'un mot sorte. Son visage se ferme. En colère et décidé.)

-Lui as tu dit?

-Oui. (Son corps se détend)

-Et comment te sens tu?

-Bien. Beaucoup mieux.

-Et comparé à avant?

-Avant j'étais mort. Maintenant je revis. Le diable s'en va."


Je fais revenir doucement. Et au fur et à mesure de mes suggestions de retour, son corps se redresse, exprimant une assurance et un calme à l'opposé de son comportement en arrivant. Il ouvre les yeux. Il me fixe. Serein. Et il me dit :

"-Je vais vous dire quelque chose que je n'ai jamais dit à personne caporal chef. Je ne voulais même pas l'accepter. Mais là, maintenant je peux. C'est pas l'Irak qui m'a tué. C'est ma femme. Elle a tué une part de moi en tuant ma famille. Elle m'a annoncé 2 jours avant mon départ en Irak que je n'étais pas le père de ma fille de 4ans. Ma fille!!!! Ma famille!!! Ma vie!!! C'était que des mensonge. j'ai rien vu, et j'ai rien pu faire contre ça. En trois mots, elle m'a assassiné."

Je reste bouche bée devant toutes ces révélations. Le temps de reprendre le dessus, j'annonce :

"Et l'irak?

-C'était pas ça. L'irak c'était une excuse. je le sais maintenant.

-Et comment te sens tu?

-Triste, mais heureux aussi. C'est bizarre. Mais je sais ce que j'ai à faire maintenant."


Je demande alors à Julius de me tenir au courant de son avancée. 5 semaines plus tard il m'envoie un mail. Il m'annonce avoir divorcé et fait les démarches pour garder un droit sur sa fille. Il a changé d'appartement, et repris un service sans inaptitude au sein de son régiment.