Souvenir de Décembre 2013

Prise en charge d'un blessé en montagne : milieu tactique

En quoi consiste mon métier ? Je suis secouriste en milieu hostile.

Ce qui veut dire que je suis un combattant, en plus spécialisé montagne, et que ma spécialité principale est le secours à personne en milieu militaire. Je travaille seul ou en binôme au profit de détachements allant jusqu'à 35 hommes, assurant leur prevention aux risques sur le terrain, traitant les petites affections sanitaires journalières (bobologie, soutien psy) et répondant aux situations d'urgence au sein même de l'action militaire, ou légèrement en retrait, que ce soit en milieu operationnel (mission Barkhane) ou en entrainement, comme ici :

Vous decouvrirez avec cette séance l'intérêt de ma pratique de l'hypnose au profit des combattants que j'ai soutenu au sein des troupes de montagne.

Séance du jour :

prise en charge Hypnoanalgesie d'urgence dans un contexte hostile.


Nous sommes en Décembre dans les Pyrennées orientales. Une section de combat spécialisé s'entraine en vue d'être projetée dans les massif montagneux de l'un des derniers mandats Hiver d'Afghanistan. Durant 2 semaines, des exercices d'infiltration en milieu montagneux, en ambiance très tactique, s'enchaînent jour et nuit. Nous sommes là avec l'infirmière en soutien médical de cet exercice, suivant les equipesms sur le terrain et prêts à leur porter assistance au moindre coup dur. Et des coups durs il y en a : sutures sur des plaies dûes à des chutes en falaise, entorses multiples, hypothermies... les cas s'enchaînent et la fatigue se fait ressentir. Nous sommes dimanche et le virage de la deuxième semaine vient de se terminer, ouvrant droit à la grande ligne droite qui nous laisse percevoir le retour à la maison. Cette nuit, des équipes d'infiltrations doivent monter au sommet d'un pic en ouvrant une voie, sans à aucun moment se faire repérer. Le temps n'est clairement pas avec eux. et depuis des heures déjà, les trinômes se deplacent sur des axes opposés de façon à prendre position sur leurs points d'observation désignés.


3h30. Un appel retentit. Il neige à gros flocons ici, à mi -hauteur. Un appel d'urgence pour un des personnels vient d'être donné. En marchant sur une plaque glacée d'un ruisseau gelé, il est passé, lui et ses affaires, au travers. Il fait déjà très froid en bas. et leur position les donne près d'un refuge juste en contrebas du pic qu'ils doivent atteindre, l'un des plus haut des Pyrénées orientales. La nuit, le blizzard et le froid reduisent nos options... Pas d'hélicos. Il faudra y aller à pied.

6h le depart est donné. Il nous faudra 8h de marche et de pistage pour les retrouver. Il ont élu domicile plus haut que le refuge. Le jeune engagé était dans l'incapacité de marcher. En hypothermie et avec des selles sanguinolantes, l'urgence était de le réchauffer.


Nous montons les rejoindre au niveau du col. La pente de 40 degrés, sans raquettes, semble infranchissable, mais le manteau neigeux n'est pas trop important, une 40aine de cm tout au plus. L'homme semble fatigué et blème. L'infirmière est restée en bas, au refuge, à 1 heure de montée d'ici. Seul soignant, je prends ses constantes. Sa température est bonne et ses fréquences aussi. La douleur d'une blessure à la cheville, de son ventre, alliées à l'angoisse et la fatigue semblent jouer un rôle important dans sa motivation à ne pas se déplacer. Un légionnaire me presse, empoigne la clef de portage de 50kg du blessé et me dit de le porter pour redescendre.

Douloureux et agité, l'homme refuse : je profite alors de cette peur qu'il exprime pour m'engouffrer dans une tentative d'hypnosédation :


-Tu es fatigué n'est-ce pas?

-J'en peux plus Doc'. Je peux pas descendre. (On est rebaptisé doc' à l'armée dès que vous êtes identifié secouriste) : Appelle l'helico.

(le vent nous balançait déjà à chaque bourrasque et le pic fumait sa poudreuse glacée sur nos visages déjà bien froids).

-regarde. le temps le permet ?

-Non.

-Tu veux risquer la vie de l'équipage pour toi?

-non.

-Et je suis là maintenant et tout va aller mieux. Tu me fais confiance n'est-ce pas? (Je connaissais cet homme, nous avions fait notre incorporation ensemble et je savais que j'avais sa confiance)

-Oui bien sûr.

-Super. Et tu veux sortir de là n'est-ce pas?

-Oui putain.

-Et tu es fatigué. de plus en plus fatigué. Et c'est normal de vouloir se reposer pour récupérer.

-...

- C'est comme cette main que tu fixes maintenant et qui se relache au fur et à mesure qu'elle s'approche de tes yeux fatigués, et...(ses yeux clignent et se ferment) pchiiiiiii... completement endormi. (Il se relache complètement).


Ni une ni deux le sergent de la légion m'engueule :

-Qu'est ce que tu fous Kurva tu vois pas qu'il va pas bien? Allez descends le sur toi.


Je me grouille (forcément mort de trouille que quelqu'un relève ce que j'etais en train de faire pour la seconde fois au sein des armées et pour la toute première fois en milieu perilleux) le charge sur mes épaules (il etait pas épais... mais ca pèse un bonhomme) et entamant la redescente avec 68kg de plus je continue à balancer mes suggestions.


-Et c'est agréable de pouvoir se dire que même au milieu de tout ça, là, endormi, je peux me concentrer à récupérer.


Il ne bronche pas. Ne bouge pas. Un vrai sac de sable. ce qui une fois sur moi est vachement plus pratique à porter. Enfin pas très longtemps....

A mi descente, épuisé par les 8h de recherches et l'heure de montée en plus, le froid, la faim, le vent et la visibilité à chier, je me vautre lamentablement dans la neige. Lui roule, quelques mètres plus bas, comme vous vous rouleriez dans des draps de soie. Le temps que je me relève, le voilà qui sort la tête comme une marmotte de son trou, couvert de neige :

-putain je suis où ?

-On est descendu un peu. Comment tu te sens?

-Ca va. Mais j'ai mal à la cheville.

-Attends j'arrive. (Je descends et le rejoins.) Tu te rappelles de ce qu'on a fait?

-euh.. je sais pas. Tu me parlais et puis je me suis sentis bien. Et je me retrouve là. J'ai l'impression d'aller super bien.

-tu peux marcher?

-Non je ne peux pas appuyer le pied.

-ok accroche toi à moi.


Incapable de le porter, je le tiens bras dessus bras dessous pour l'aider à descendre. Il se tient droit, et semble bien plus tonique que tout à l'heure.



Nous arrivons au refuge. L'infirmière avait déployé avec le reste du détachement l'UT2000 pour mettre au repos notre blessé. Nous prenons une pause repas, sortant nos lyophilisés. A la fin de la pause, Kevin (le blessé) a repris des couleurs, mais souffre de sa cheville. Après mures reflexions, les chemins accidentés que nous allons prendre, la projection importante et le manque de neige en bas ne nous permettrons pas d'utiliser l'Ut. Ce sera donc à pied, à bras d'homme.

Kevin s'appuie sur moi boitillant. Nous avançons doucement et je me fais fusiller du regard par le chef de détachement. Echangeant clef de portage et Kevin avec le reste du petit détachement (Nous etions 5, moins 1 si on compte l'infirmière...) Et la fatigue se faisant sortir, je profite de mon tour de rôle à la "béquille" pour tenter autre chose :


-Ta cheville ça va?

-non ça me lance.

-ca te lance comment?

-comme du courant électrique. Je prends une decharge dès que je la bouge.

-Du courant éléctrique?

-oui.

-et ce serait cool de pouvoir gérer l'intensité de ce courant?

-grave!

-Tu pourrais mettre quoi pour le diminuer?

-Une resistance.

-Une résistance ?

-Oui comme en cours d'elec. Pour gérer l'ampérage.

-ok. et quelle résistance serait bien pour pouvoir calmer ce courant?

-du 10 ohms.

-et tu l'as mise?

-Oui.

-et alors?

-ça fait moins mal.

-tu peux poser le pied?

-(il sursaute) Non putain j'ai trop mal.

-et la douleur ça peut être important. Tu sais, c'est comme les alarmes de voiture, elle sonnent toujours beaucoup trop fort et reveillent le quartier n'est-ce pas?

-Ouais c'est vrai....

-Et c'est pour éviter qu'on perde des affaires, qu'on nous les casse encore plus.

-euh ouais...

-Et on pourrait baisser l'alarme pour faire en sorte qu'elle protège toujours la bagnolle en faisant fuir les voleurs, mais sans qu'elle reveille tout le monde n'est-ce pas?

-Mais carrément! et je peux faire pareil avec la douleur! genre je peux en garder juste assez pour me peter un truc et baisser le reste avec ma resistance!!!

-Euh... Voilà ! tu as tout compris! (je reste completement con... Pige vite le gamin..

-attends j'essaie... (il pose le pied à terre) là ca va. Mais pas plus. je peux un peu boiter. Putain ca marche!!! t'es un putain de sorcier! Attends je m'appuie quand même. Mais putain ca va mieux!



Et oui. ca va mieux. Nous terminons la "rando sauvetage" en quelques heures. Et Kevin semble transformé. Arrivé à l'ambulance militaire que nous avions laissé en lisière de forêt, près du lac, je le charge sur le brancard, il ne tarde pas à s'endormir. Nous le garderons en observation durant 2 jours au sein de l'infirmerie. Fatigué, déshydraté, ses saignements étaient dûs à des hémorroïdes qui avaient saignés sous le coup du stress lors de son passage sous la glace. Son entorse aura été guérie en 3 semaines. Nous nous sommes revus plusieurs fois par la suite, sans jamais reparler de ces techniques. Mais par la suite, ce cas en particulier, en plus de la luxation d'épaule traitée en salle de dechoc sur le même déplacement m'a fait comprendre l'intérêt du developpement de l'hypnoanalgesie appropriée au milieu tactique.


1. Permettre le déplacement, l'évacuation ou l'extraction d'une victime avec des moyens limités ou un danger potentiel pour le secouriste ou la victime.

2. Assurer l'apprentissage de la gestion de la douleur sur ses differentes affections psychiques par le sujet pour le sujet, et améliorer son confort sans prendre de risque pour lui.